Et si l’avenir du secteur public était frugal ?


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Faire mieux avec moins 

Et si l’avenir du secteur public était frugal ?

| par Nido. le 8 mai 2025 🕗 10 min.

Dans un monde en quête de sobriété, l’innovation frugale s’impose comme une voie d’avenir. Le 3 avril dernier, Nido accueillait Navi Radjou en tant que keynote speaker lors d’une session d’inspiration dédiée à l’innovation frugale. Expert internationalement reconnu et co-auteur de L’Innovation frugale, il a partagé avec nous une vision stimulante d’un secteur public capable de faire mieux avec moins.

Navi Radjou

Dans la continuité de cette rencontre, nous lui avons posé quelques questions pour aller plus loin. Dans cet entretien, Navi Radjou revient sur les idées clés de son intervention et partage conseils et inspirations à l’attention des fonctionnaires et innovateurs publics belges désireux de faire autrement – et mieux – avec moins.

L'ingéniosité humaine est une ressource intarissable, et c'est en mobilisant cette ingéniosité collective que nous pouvons répondre à nos crises actuelles.

Qu’est-ce que l’innovation frugale, en quelques mots ?

Navi : Pour moi, l’innovation frugale, c’est l’art de faire mieux avec moins. Cela signifie concevoir des produits et services à la fois abordables et durables, en mobilisant un minimum de ressources. C’est une approche née dans les pays du Sud, là où les entrepreneurs doivent faire preuve d’une ingéniosité extrême face à un manque de moyens, d’infrastructures, ou de financement. Ils apprennent à valoriser ce qui est disponible autour d’eux pour développer rapidement des solutions simples, efficaces, souvent dans des domaines cruciaux comme la santé, l’éducation, ou l’agriculture.

Mais il est important de comprendre que l’innovation frugale se joue sur deux plans. Il y a d’abord le côté “offre” : comment les producteurs, dans le public ou le privé, peuvent créer des solutions en consommant moins de ressources naturelles, avec un souci écologique, et en minimisant les ressources financières, avec un souci économique. Et puis, il y a la “demande” : comment rendre ces solutions accessibles et abordables à ceux qui en ont le plus besoin. 

En quoi diffère-t-elle des approches traditionnelles de l’innovation ?

Navi : Ce qui distingue fondamentalement l’innovation frugale des approches classiques, c’est cette volonté de démocratiser l’innovation. J’ai vécu 13 ans dans la Silicon Valley. Là-bas, j’ai vu des start-ups lever des millions pour des gadgets absurdes – comme ce presse-agrumes de 700 dollars connecté en Wi-Fi, aussi efficace qu’un modèle manuel à 10 euros. C’est l’antithèse de la frugalité. Dans ces modèles élitistes, on consomme énormément de ressources pour des solutions coûteuses à produire et à utiliser, qui ne répondent pas à de vrais besoins sociaux.

À l’opposé, l’innovation frugale peut aussi s’appliquer à des technologies de pointe. Ce n’est pas juste du low tech ! Je parle souvent d’un continuum, qui va de l’ultra low tech à l’ultra high tech. Une start-up indienne, par exemple, a développé une solution d’IA frugale qui convertit des images de rayons X en modèles 3D. Pas besoin de scanner dernier cri dans les hôpitaux: un simple cliché, un cloud, un algorithme. Résultat ? Des diagnostics plus précis, accessibles même dans des zones rurales d’Europe ou d’Asie.

En réalité, ce que je veux souligner, c’est que l’innovation frugale est avant tout un état d’esprit. Ce n’est pas une boîte à outils qu’on active ponctuellement. Si on veut que ça fonctionne, il faut cultiver un “frugal mindset”, une culture de la frugalité, dans les processus, les modèles économiques, et les équipes.

En 2030, la demande mondiale en eau potable dépassera l’offre de 40 %. On ne peut plus continuer à innover comme avant.

On ne peut pas faire de l’innovation frugale sans incarner cette logique en profondeur. J’aime utiliser l’image de l’iceberg : ce qu’on voit — les produits simples, astucieux, accessibles — n’est que la partie émergée. Ce qui les rend possibles, c’est tout ce qui est immergé : un mode de pensée, une culture de l’ingéniosité, des mécanismes collectifs, des modèles économiques plus sobres. C’est cette fondation invisible qui soutient l’innovation visible. Car dans un monde où les ressources vont se raréfier, cet état d’esprit frugal ne sera pas une option, mais une nécessité.

Pourquoi cette approche frugale est-elle particulièrement pertinente aujourd’hui ?

Navi : L’innovation frugale, elle est plus pertinente que jamais aujourd’hui. Pourquoi ? Parce que nous entrons dans une ère de triple contrainte.

  1. La première est celle des ressources naturelles. D’ici 2030, la demande en eau potable dépassera l’offre de 40 %. Et ce n’est pas une projection abstraite : des villes comme celles du sud de l’Inde et de l’Angleterre ou même la Californie vont faire face à des pénuries d’ici 2028. Cette rareté s’accompagne d’une volatilité géopolitique croissante : du jour au lendemain, l’accès à certaines ressources peut être coupé, comme on l’a vu avec le gaz russe ou les restrictions sur les terres rares provenant de Chine. Résultat : nous devons apprendre à être plus autonomes.
  2. Deuxième contrainte : les finances publiques. En France, l’État doit économiser 110 milliards d’euros d’ici 2029. Le ministre de l’Économie a déjà annoncé une première coupe de 40 milliards en 2026. Cela veut dire une chose : le secteur public devra faire mieux avec moins. C’est exactement là que l’innovation frugale devient un levier stratégique.
  3. Et puis il y a une contrainte moins visible mais tout aussi réelle : le facteur temps. Le monde devient de plus en plus complexe, imprévisible. Le changement climatique s’aggrave et les inégalités sociales explosent. Face à ça, on doit innover plus vite, tester, s’adapter. La frugalité favorise cette agilité. Comme disait Montesquieu : le mieux est l’ennemi du bien. L’innovation frugale, c’est justement ça : faire vite, bien, et suffisamment pour répondre aux besoins réels.
Le secteur public devra faire mieux avec moins. C’est exactement là que l’innovation frugale devient un levier stratégique. 

Le secteur public peut-il adopter cette approche ?

Navi : Absolument. J’ai vu, en France notamment, des collectivités territoriales faire preuve d’une inventivité remarquable. C'est dans ces administrations régionales et locales qu'on voit souvent émerger des solutions frugales, surtout en réponse à des crises budgétaires. Ces collectivités réutilisent, mutualisent, et bricolent avec les moyens du bord. La frugalité dans le secteur public n'est pas un choix, mais une nécessité. 

Pour moi, l'innovation frugale se nourrit aussi d'une grande capacité de rebond, et c’est là où les jeunes fonctionnaires jouent un rôle clé. Ils sont impatients, créatifs et agiles, et ils ne se laissent pas freiner par le manque de moyens. 

Le super pouvoir du fonctionnaire de demain

Je pense que le fonctionnaire de demain doit être avant tout un mobilisateur de ressources, à la fois matérielles et intellectuelles. Au lieu de détenir tous les savoirs ou les budgets, il devient un catalyseur capable de mobiliser rapidement les bonnes personnes, idées et moyens. Ce ne sont pas les ressources qui comptent, mais la capacité à les mobiliser. 

Changer le mindset : gamifier la frugalité

Enfin, pour moi, il est crucial de repenser la frugalité sous un angle ludique. Pour changer les mentalités, pourquoi ne pas créer des contraintes ludiques, comme l'a fait Facebook avec son « 2G Tuesday » ? L’idée, c’est d’instaurer des défis temporaires, comme un « happy hour frugale » ou un « Frugal Friday », pour entraîner les équipes à faire mieux avec moins. Cette approche peut avoir un impact considérable sur l’innovation dans le secteur public.

Le fonctionnaire du futur ne sera pas celui qui sait tout, mais celui qui sait s’entourer. 

Provoquer la simplification est également essentiel. Par exemple, pourquoi ne pas prendre un service existant et le redessiner avec 20 % de ressources en moins ? Ce genre de défi peut véritablement nourrir l’esprit d’innovation.

Et enfin, je crois en la puissance de la rivalité positive entre équipes. À travers des hackathons, des challenges ou des « serious games », il est possible de créer une dynamique saine et stimulante pour l’innovation. C'est cette compétitivité saine qui peut pousser chacun à repenser ses méthodes et à explorer des solutions nouvelles et plus efficientes.

Comment initier une telle démarche dans l’administration belge ?

1. Ne pas réinventer la roue

Navi : Je recommande de commencer par ne pas réinventer la roue. Trop souvent, dans le secteur public, on a tendance à penser qu'on doit trouver une solution toute nouvelle, mais souvent, le problème a déjà été résolu ailleurs. Le reflexe primaire des fonctionnaires doit être : « Si j'identifie un besoin, je cherche d’abord à voir si un autre fonctionnaire a déjà résolu ce problème. » Dans le monde d’aujourd'hui, il existe des outils numériques qui nous permettent de vérifier si une solution a déjà été développée. Ainsi, je crois fermement qu'il est possible de réutiliser des solutions existantes et de les adapter à notre propre contexte. Les fonctionnaires belges peuvent devenir les pionniers de ce que j’appelle « l’économie circulaire de la connaissance » qui vise à mieux valoriser des solutions éprouvées en les réutilisant.

2. Valoriser les ressources sous-utilisées

Une autre étape importante est de valoriser les ressources sous-utilisées. Je suis convaincu que souvent, lorsque nous pensons à « manquer de ressources », il ne s'agit pas seulement d'un manque de budget. Peut-être avons-nous des ressources non financières qui sont déjà là, mais ignorées ou mal exploitées. Si tu penses ne pas avoir d'argent, peut-être que tu as d'autres ressources immatérielles que tu peux mobiliser. Un exemple concret est celui de l'aménagement urbain en France, où la contrainte de zéro artificialisation nette de terres agricoles pousse à réutiliser des friches industrielles. Pourquoi ne pas penser à réhabiliter des bâtiments existants pour y installer de nouvelles fonctions, comme des bureaux ou des écoles ?

3. Collaborer avec des partenaires atypiques

Une des bonnes pratiques que je recommande est de s’associer avec d’autres partenaires. En tant que fonctionnaire, on n'a pas besoin de tout découvrir soi-même. Il est important de travailler avec d'autres secteurs, comme les ONG, les start-ups ou les académiciens, qui peuvent apporter des solutions innovantes. Il est crucial de penser de manière latérale, d’aller chercher des solutions qui existent dans d’autres domaines et de les adapter à notre propre besoin. Le fait d'ouvrir son esprit à des idées qui n'ont pas encore été testées dans notre contexte peut être une excellente opportunité. Ce n'est pas toujours une question de « bonnes pratiques » éprouvées, mais plutôt de réinventer l’usage des solutions existantes.

4. Oser être pionnier

Enfin, je crois qu’il est important de penser comme un pionnier. Ce que j'appelle le "First of a Kind" (FOAK). C’est-à-dire, oser introduire une solution qui existe déjà ailleurs mais qui n’a pas encore été testée dans notre environnement spécifique. Parfois, il faut faire un pas de côté et se dire : pourquoi ne pas essayer quelque chose de nouveau, même si ce n’est pas encore une "bonne pratique" éprouvée chez nous. C’est cette audace qui peut véritablement transformer le secteur public, en adoptant des solutions innovantes qui ont fait leurs preuves ailleurs mais qui n’ont pas encore franchi nos frontières.

Navi Radjou

Un dernier mot pour les innovateurs publics belges ?

Comme je l’ai dit pendant la session d’inspiration de Nido : « La frugalité, ce n’est pas faire moins. C’est faire autrement, avec plus d’intelligence et plus d’impact. On ne manque pas de ressources. On manque d’imagination. »

Alors si je devais lancer un appel, ce serait celui-ci : expérimentez, partagez vos idées, osez tester. Lancez votre propre Frugal Friday, impliquez vos collègues, changez les règles du jeu – même un peu. Ce sont les petits gestes qui initient les grands basculements.

L’innovation frugale, ce n’est pas une logique d’austérité. C’est une promesse d’émancipation. Faire mieux, ensemble, en respectant les ressources. Il ne s’agit pas d’avoir moins, mais de penser autrement. Mon invitation, c’est d’oser, pas seul, mais en équipe. Parce que c’est ensemble que nous rendrons l’innovation vraiment publique – et donc universelle.


Navi Radjou

Navi Radjou est un penseur de l'innovation, auteur et conférencier international. Il est considéré comme l’un des pionniers de l’innovation frugale. Fort de son expérience dans la Silicon Valley, il s’est forgé une réputation mondiale en tant que conseiller auprès de gouvernements, entreprises et organisations. Il est co-auteur du livre primé Frugal Innovation et plaide pour une approche créative, inclusive et durable de l’innovation.