Innover, c’est sortir des sentiers battus !

Dans Let's Talk Innovation, experts, décideurs et innovateurs partagent leur vision de l'innovation. Découvrez des échanges inspirants sur les tendances, défis et solutions qui transforment le secteur public.
Innover, c’est sortir des sentiers battus !
| par Nido. le 6 november 2024
Comment l’innovation peut-elle véritablement être mise en œuvre et portée par les acteurs du terrain ? Nido s’est entretenu avec Ibrahim Ouassari, fondateur de MolenGeek, et acteur incontournable de l’innovation sociale et digitale qui rend, à travers un panel de formations, le monde du numérique accessible à tous.
Il nous partage sa vision sur les défis rencontrés par les organisations, sur la nécessité de prendre des risques, et sur l’importance de valoriser les témoignages des personnes au cœur des enjeux pour développer des solutions adaptées.

Pour vous, ça veut dire quoi « innover » ?
Ibrahim : Pour moi, innover, c’est ne pas se limiter à ce qui est établi. C’est interroger les acquis. L’innovation consiste à contester le système et les pratiques enracinées pour obtenir de meilleurs résultats. L’innovation, c’est oser bouger les lignes, et se remettre en question.
Un exemple révélateur d’une situation où les règles peuvent être contournées est celui d’un hackathon organisé avec l’un de nos partenaires. Nos jeunes avaient pour mission de concevoir des solutions en utilisant l’intelligence artificielle. L’équipe qui s’est démarquée a choisi de s’attaquer à un problème concret, le surcoût de l’énergie pour les familles, plutôt que d’observer la consigne imposée. Sans recourir à l’IA, ils ont élaboré une proposition pertinente, prouvant que sortir du cadre peut mener à des résultats plus perspicaces et concrets. C’est ça, l’innovation : faire autrement pour résoudre des problèmes réels, même si cela signifie contourner certaines règles!
Pour innover, il faut accepter une part de risque et oser se lancer.
L’innovation c’est donc aussi oser aller à contre-courant ?
Ibrahim : Parfois, c’est le système en place qui impose de trouver des solutions borderline. Les principes rigides et les processus lourds, souvent caractéristiques du secteur public, peuvent être perçus comme des obstacles. Pour avancer, il faut de temps en temps naviguer aux limites de ces règles. Certaines contraintes peuvent faire émerger des opportunités d’innovation et inciter à repenser les procédures en profondeur.

Pour innover, on ne peut pas se limiter au champ des possibles qui nous est proposé. Le parcours souvent académique des managers qui occupent des positions décisionnelles les a formés à donner la « bonne » réponse. Tout comme à l’école, où on nous apprend qu’il n’existe qu’une seule bonne réponse : soit A, soit B, soit C, mais jamais un mélange des options proposées. Ce formatage est limitant et nous incite à ne pas nous aventurer en dehors des sentiers battus. Selon moi, il est crucial de briser ce conditionnement pour oser tenter de nouveaux raisonnements.
L’innovation est essentielle pour évoluer, mais sans le bon état d’esprit, c’est comme essayer de boire de l’eau avec des baguettes.
Voyez-vous des obstacles à l’innovation dans le secteur public ?
Ibrahim : Un grand frein, d’après mon expérience, c’est la peur de l’échec. Dans le secteur public, il y a une certaine pression à ne pas commettre d’erreurs. Or, cela fait partie intégrante du processus d’innovation. Il faut se lancer, tester et ne pas craindre de se tromper. L’échec n’est jamais agréable, mais c’est une source d’apprentissage inestimable.
Je dis souvent que si tu n’es jamais tombé, c’est que tu n’as jamais essayé de marcher. Les encouragements prodigués à l’enfant pour se relever devraient continuer à inciter l’adulte à explorer. Je ne dis pas qu’il faut nous infantiliser, mais soutenir et respecter ceux qui essaient.
J’ai tellement échoué dans ma vie, que ça fait partie intégrante de mon ADN et ne m’inspire plus aucune crainte. Quand j’ai fondé MolenGeek avec un ami diplômé de Solvay Business School, je me suis rapidement heurté à une différence d’approche. Formé à évaluer chaque risque, il m’interrogeait sur toutes les éventualités négatives, ce qui me décourageait. Quand on tente quelque chose de nouveau, il faut accepter une part de risque et être conscient des opportunités. C’est cette ouverture d’esprit qui permet à l’innovation de réellement se manifester.

Aujourd’hui, l’innovation est largement promue comme une solution clé pour continuer à évoluer et à s’améliorer. Mais l’état d’esprit requis pour y parvenir fait défaut. C’est comme essayer de boire de l’eau avec des baguettes : on sait qu’il y a un besoin, l’eau est là, mais les outils ou la méthode employés ne sont pas adaptés.
Cela crée un décalage entre la volonté d’innover et la capacité réelle à le faire, ce qui freine le processus d’évolution. Pour innover efficacement, il faut changer notre manière d’aborder les défis et adopter une mentalité plus ouverte et flexible.
Ceux qui vivent le problème au quotidien sont les mieux placés pour nous guider vers des solutions pertinentes.
Quelles sont les clés pour innover davantage dans le secteur public ?
Ibrahim : Ceux qui vivent le problème au quotidien sont les mieux placés pour nous guider vers des solutions pertinentes, mais leur expertise est souvent déconsidérée. Une erreur majeure, que ce soit dans le public ou dans le privé, est d’élaborer des solutions sans inclure les personnes à qui elles s’adressent. Les décisions sont prises par des agents éloignés de la réalité du terrain, ce qui conduit à des alternatives inadéquates ou déconnectées des besoins réels.

J’ai réussi à créer MolenGeek parce que j’ai moi-même vécu cette expérience de mauvais élève. Je comprenais ce que c’était de ne pas entrer dans le moule, et cela m’a permis de concevoir une variante pour ceux qui, comme moi, étaient laissés de côté par le système scolaire.
Il ne faut pas non plus oublier pour qui nous travaillons vraiment : pas pour nos supérieurs, mais pour les citoyens ou utilisateurs finaux qui bénéficient directement de nos actions. Si une initiative améliore leur quotidien, c’est là que se trouve notre véritable succès. Un chef qui ne reconnaît pas cela n’est pas à sa place. Nous avons la responsabilité de servir ceux pour qui notre travail a un impact réel. Ils doivent être au cœur de nos préoccupations.
Il est tout aussi nécessaire d’avoir une vision claire pour donner du sens à l’innovation. Le pire qu’une organisation puisse faire est de lancer un hackathon, par exemple, créer de l’enthousiasme, puis ne pas assurer le suivi. Cela mène à de grandes désillusions. Sans changements concrets après l’événement, les participants retournent à leur routine, constatant que rien n’a évolué. Un hackathon doit être un point de départ, pas de l’occupationnel. Sans suite donnée, l’organisation risque de faire de l’innovation un simple effet de style, sans impact réel.
Le citoyen préfère un service public qui bouge, qui tente des choses, même si ça ne marche pas toujours, plutôt qu’un service passif.
Vous voyez des opportunités d’innovation pour le secteur public ?
Ibrahim : Je vois la Belgique comme un véritable laboratoire. On est un petit pays, mais avec plusieurs cultures, plusieurs langues… C’est un vrai terrain d’expérimentation. Et c’est précisément cette diversité qui fait de la Belgique un pays capable d’aller plus loin que ses voisins en matière d’innovation. On pourrait vraiment être des champions européens dans l’évolution de l’administration et des services publics. Rien ne nous en empêche, si ce n’est la volonté de faire bouger les choses et d’exploiter cette richesse culturelle comme un atout pour innover.

L’intelligence artificielle (IA) est aussi une opportunité énorme pour le secteur public, surtout dans des domaines comme l’éducation ou la gestion des compétences. Imaginez, avec l’IA, on pourrait suivre chaque élève de manière vraiment personnalisée. Si un gamin est bon en maths, on le fait progresser plus vite ; s’il a du mal en français, on lui donne un soutien supplémentaire, plus structuré.
On pourrait même détecter des signes de mal-être ou des besoins spécifiques et ajuster l’accompagnement en temps réel. Et ça ne s’arrête pas à l’éducation ! Dans le recrutement, l’IA peut complètement changer la donne en repérant des compétences cachées que nous, humains, on ne verrait pas. Elle peut aller beaucoup plus loin que le simple CV.
Ce que le secteur public doit comprendre, c’est qu’il faut oser. Il faut essayer des choses, même si ça veut dire se tromper parfois. Le citoyen préfère un service public qui bouge, qui tente des choses, même si ça ne marche pas toujours, plutôt qu’un service passif. Personne ne veut d’une administration figée. Ce qu’il faut, ce sont des managers qui assument les risques et qui comprennent que l’échec fait partie du processus d’apprentissage. Ce n’est pas parce qu’on est un service public qu’on ne peut rien tenter. Au contraire, il faut essayer, se tromper, apprendre, et recommencer.
Et justement selon vous, un manager qui n’a jamais échoué, est-il un bon manager ?
Ibrahim : (Sourit…)

L’innovation dans le secteur public implique de remettre en question les acquis et de s’appuyer sur les acteurs du terrain, les mieux placés pour nous orienter vers des solutions concrètes. Pour Ibrahim Ouassari, les services publics doivent oser expérimenter de nouvelles approches.
Les citoyens préfèrent des administrations qui prennent des initiatives et innovent, plutôt que figées dans un statu quo. L’échec ne devrait pas être redouté, mais perçu comme une opportunité d’apprentissage essentielle pour progresser.