Plaidoyer pour une innovation réfléchie

Dans Let's Talk Innovation, experts, décideurs et innovateurs partagent leur vision de l'innovation. Découvrez des échanges inspirants sur les tendances, défis et solutions qui transforment le secteur public.
Ce n’est pas parce qu’on peut que l’on doit :
Plaidoyer pour une innovation réfléchie
| par Nido. le 2 décembre 2025
Nido continue sa série d’entretiens pour cerner comment mieux innover dans le secteur public, en allant à la rencontre du monde académique et de ses trésors de connaissances. Hadrien Macq, chercheur post-doctorant FNRS en sciences politiques et sociales à l’Université de Liège, nous a consacré deux heures de son temps pour ouvrir nos horizons.

Les deux grands axes de ses recherches, les politiques d’innovation et les enjeux de la participation citoyenne, l’installent en interlocuteur incontournable. En croisant ces deux thématiques, sa démarche dépasse la théorisation de l’innovation, en reliant les conceptions aux pratiques des différents acteurs qui s’en emparent – qu’ils soient décideurs ou bénéficiaires des politiques d’innovation.
Quelle définition de l’innovation emporte votre préférence ?
Hadrien : L’innovation, étymologiquement, c’est quelque chose de nouveau, associé à un mouvement. C’est donc aller vers quelque chose de nouveau. L’innovation peut être perçue comme un changement radical, ou comme une accumulation de changements incrémentaux qui aboutissent à une transformation significative. Notre époque est marquée par un « biais pro-innovation » qui a tendance à présupposer que le changement est intrinsèquement positif, et que l’innovation est fondamentalement désirable. Or, historiquement, l’innovation n’a pas toujours eu cette connotation.
Au XVIe siècle par exemple, le terme “innovation” était plutôt perçu négativement, notamment dans les débats autour de la Réforme en Angleterre, où il désignait un écart par rapport à la foi chrétienne originelle. Aujourd’hui, cependant, le terme est presque systématiquement associé à une amélioration : innover, c’est changer pour aller vers un « mieux ». Même si quand on y regarde de plus près, en prenant en compte une diversité d’acteurs et de perceptions, cette notion de “mieux” prend des formes différentes, implique des pratiques et des rapports variés (innovation technologique vs innovation sociale, par exemple).
Et dans le secteur public, qu’est-ce que l’innovation représente ?
Hadrien : Selon moi, à nouveau, ce qui est intéressant se trouve moins dans la définition théorique de l’innovation que dans la manière dont elle est vécue et comprise par les différents acteurs, comment ils en parlent et s’en saisissent.

Je distinguerais deux types d’utilisation de la notion d’innovation dans le secteur public : l’innovation interne et l’innovation externe. L’innovation interne se réfère à la transformation des pratiques et des procédures administratives en ‘interne’. Elle désigne, le plus souvent, des initiatives qui visent à rendre ces pratiques et procédures plus « fluides », « flexibles » ou « réactives », souvent en rupture par rapport à ce qui est perçu comme un ensemble de « lourdeurs bureaucratiques ».
L’innovation externe, quant à elle, recouvre la transformation des pratiques de l’administration publique vis-à-vis de son environnement. Elle est aujourd’hui fréquemment associée à l’ouverture de l’administration publique à de nouveaux acteurs (entreprises privées, start-up, citoyens, etc.) afin d’intégrer de nouvelles idées et de renouveler les formats de gouvernance.
Dans ce cadre, l’innovation dans le secteur public est de plus en plus perçue à travers le prisme de la participation. Des concepts comme la « co-création » et la « co-production » sont, aujourd’hui, au cœur des politiques publiques, qui cherchent à inclure les citoyens dans le processus décisionnel et la mise en œuvre des réformes.
Ne pas innover, ou décider de ne pas innover, c’est une décision valable en soi.
Quels sont les écueils à l’innovation dans le secteur public ?
Hadrien : L’un des grands pièges que je pourrais identifier réside dans le biais “pro-innovation”, qui tend à considérer que l’innovation est, par nature, bénéfique. Cette vision empêche de se poser la question cruciale du pourquoi innover. La question de l’innovation doit être interrogée en fonction des besoins et des contextes locaux, plutôt que d’être élevée en impératif, en solution systématique à des enjeux complexes. Et parfois, ne pas innover, ou décider de ne pas innover, c’est une décision valable en soi.
On voit bien aujourd’hui comment la manière dont on a pensé – et pense encore souvent – l’innovation peut être problématique. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’innovation devient chevillée à une autre notion : celle de progrès, elle-même indissociable d’un imaginaire et d’un système économique libéral, extractiviste et productiviste, pour le qualifier à gros traits. L’innovation devient alors principalement associée au développement technologique. Or, nous sommes à un moment de l’histoire marqué par la raréfaction des ressources, le bouleversement climatique, les inégalités sociales croissantes, où on ne peut pas faire autrement que de remettre en cause cette accolade de l’innovation et du progrès, questionner ce schéma global de pensée et en tirer les leçons. Dans le passé comme à l’avenir, ce qui est possible n’est pas forcément souhaitable.
Ce qui est possible n’est pas forcément souhaitable.
Le second écueil, quand bien même on considérerait qu’innover serait la bonne voie, se cristallise dans la difficulté de l’innovation à s’ancrer. Souvent, quand on juge qu’une tentative d’innover a échoué, on blâme un peu vite les acteurs censés la mettre en œuvre. J’entends par exemple beaucoup parler de manière négative d’une certaine « résistance au changement », qui ferait que de nombreuses personnes ne seraient pas prêtes, pas capables d’innover.
Je pense que déplier ce qu’on appelle la « résistance au changement », en prenant au sérieux les raisons forcément subjectives qui conduiraient certain.e.s à remettre en cause un projet d’innovation, permet une compréhension plus fine des façons par lesquelles l’innovation peut parvenir, ou pas, à se déployer localement. Parfois, des politiques décidées de manière top-down échouent à s’implémenter, faute de comprendre et de prendre en compte les réalités vécues, et ce serait aller un peu trop vite que de simplement considérer que ces réalités vécues sont fautives.
Quelles sont, selon vous, les clés pour mieux innover dans le secteur public ?
Hadrien : En droite ligne de ce que je viens de dire, je pense tout d’abord qu’un équilibre est à trouver entre l’échelle à laquelle on réfléchit et celle où on entend mettre en oeuvre des projets. Il faut arriver à mettre en place une mise en débat locale des raisons d’être de l’innovation ou du projet d’innovation, pour éviter de créer des politiques déconnectées de leurs applications concrètes. Un autre type d’échelles doit également être réfléchi : les échelles temporelles de l’innovation, et la question de l’expérimentation permanente et de l’ancrage plus pérenne.

L’approche par projets expérimentaux se révèle souvent nécessaire dans une première phase, pour se permettre de penser hors du cadre, pour élargir les horizons, mais elle doit pouvoir être transcendée si on veut ancrer le changement dans la durée, et c’est souvent un point compliqué. L’enjeu est de dépasser la logique d’une innovation comme simple expérimentation pour penser à long terme et permettre l’enracinement de pratiques innovantes jugées désirables.
Pérenniser l’innovation implique souvent de la faire voyager dans d’autres contextes, de lui faire rencontrer d’autres acteurs qui vont devoir la pratiquer, etc. Et ici, se retrouve l’impossibilité d’une simple transposition : l’innovation ne voyage jamais sans être elle-même transformée par les contextes et les acteurs au sein desquels elle est transportée. Pour que ce voyage se passe au mieux, il faut remettre en débat les objectifs et les modalités des pratiques que l’on veut voir circuler pour les adapter au mieux à leurs destinations. Implémenter une innovation est un processus lent, qui nécessite des moyens financiers, humains, et temporels importants, qu’il faut pouvoir lui allouer sous peine d’être forcément déçu du résultat.
On cantonne l’innovation à un rôle d’emplâtre sur une jambe de bois.
Dans le même ordre d’idées, je pense qu’il peut être bon, au sein des administrations, de développer une vision de l’innovation dans le secteur public qui soit détachée de la temporalité des législatures. J’imagine que, à l’intérieur de l’administration, la conception de l’innovation dans le service public et des pratiques qu’elle doit générer est dépendante des priorités ministérielles qui changent tous les 5 ans, ou même endéans un même mandat. Or, pour permettre la mise en débat locale des questions d’innovation, il faut, je me répète mais c’est important, du temps. Et je pense que développer une certaine assise dans l’administration, une forme de mémoire institutionnelle de la conception de l’innovation que je défends ici, peut être crucial pour dépasser la remise en cause de cette conception au gré des changements de priorités politiques.
Et pour cela je pense qu’il faut sortir d’un fonctionnement à flux tendu, dans lequel l’innovation prend la forme d’une solution précaire, dotée de peu de moyens, pour répondre à des problèmes fondamentaux et urgents, qui ne vont pas se résoudre parce qu’on a modifié une procédure ou adopté un nouvel outil. Sans ça, on cantonne l’innovation à un rôle d’emplâtre sur une jambe de bois. C’est important également pour pouvoir se permettre d’expérimenter de nouvelles choses dans de bonnes conditions : ce n’est que quand vous possédez une certaine zone de confort que vous pouvez éventuellement avoir la marge de manœuvre pour explorer, ou pour anticiper les tendances qui vont affecter votre domaine.
La participation citoyenne et l’innovation : effets de mode ou véritables solutions ?
Hadrien : Il me parait essentiel que les experts dits classiques, ceux qui sont dans les administrations, dans l’appareil étatique, se nourrissent de ce qu’on appelle l’expertise d’usage (l’expertise que vous possédez de par votre expérience du terrain). Et favoriser ainsi la communication dans les deux sens, à la fois de l’expertise d’usage vers l’appareil d’état, et de l’appareil d’état vers l’expertise d’usage. La participation citoyenne peut être un formidable levier d’enrichissement des décisions publiques tout autant que d’empowerment des citoyen.ne.s.
Or, dans la manière dont elle est pensée et mise en œuvre par les autorités publiques, il me semble que la participation citoyenne est vue comme une sorte de solution miracle pour résoudre le déficit de légitimité démocratique. Et, in fine, cela débouche le plus souvent sur des solutions temporaires et inadéquates. Or, ce n’est pas suffisant pour combler le gouffre qui est en train de se creuser très dangereusement entre le citoyen et la politique : la participation citoyenne peut y contribuer si elle est bien mise en œuvre, mais elle n’est pas la panacée et s’y intéresser ne doit pas occulter l’ensemble des facteurs qui creusent le fossé entre citoyens et élus.
Une bonne pratique pour terminer sur une note inspirante ?
Hadrien : Un exemple de bonne pratique est le ‘dialogue citoyen permanent’ créé en Communauté germanophone en 2019. Une assemblée citoyenne travaille en parallèle du Parlement et produit des recommandations sur différents sujets choisis par un conseil citoyen. Ce qui est intéressant ici, c’est que l’autorité publique s’est engagée à ce que chaque recommandation émise par cette assemblée soit débattue en commission du Parlement, et que la décision de mettre en œuvre ou non une recommandation soit motivée auprès des citoyen.ne.s. Cette innovation démocratique, permanente et fortement intégrée au fonctionnement d’une assemblée législative, illustre une forme de participation citoyenne particulièrement aboutie, où les citoyen.ne.s ont une véritable influence sur le processus décisionnel.

Hadrien Macq insiste sur un point fondamental : l’innovation dans le secteur public ne doit pas être vue comme une solution miracle, mais comme un choix à poser, après une réflexion approfondie. L’innovation n’est pas une fin en soi ; elle doit répondre à un besoin identifié et être adaptée à son environnement local.
L’innovation, ce n’est pas forcément ce qu’on peut faire, c’est ce que l’on choisit de faire. Dans un monde où les défis sont nombreux et complexes, l’important est de faire les bons choix pour répondre à de réelles expectatives, sans se laisser enfermer dans une logique de changement permanent.